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Extraits du manuscrit « Ma campagne électorale »
concernant la 1ère campagne électorale d’Arles en 1932.

Extraits du manuscrit concernant des généralités :

Le terrain d’exercices électoraux, un des plus beaux qui soit dessiné par l’administration de France, est délimité par le Rhône, la Durance et la mer. C’est le cas de chanter encore une fois avec le troubadour toulousain Pierre Vidal, qui avait gardé un souvenir nostalgique de son séjour en Provence et notamment aux Baux, où il avait aimé la belle Azalaïs.

La Provence des Baux n’a plus aujourd’hui qu’une existence symbolique mais elle a l’avantage d’être immortelle et immuable : C’est la Provence elle-même.

Seulement, tandis que Pierre Vidal peut dérober un baiser pendant qu’elle dormait à la belle Azalaïs des Baux, il est plus difficile de surprendre endormie cette Provence électorale, qui ne dort jamais que d’un œil. N’importe, elle reste bien belle et c’est l’essentiel.

Extraits du manuscrit sur les raisons de sa campagne électorale :

Député d’Arles ! …Oh ! Eh ! cela ne serait pas mal pour un poète de Provence, et non seulement député d’Arles, mais encore, mais surtout député de Maillane, de Graveson, de Saint-Rémy, des Baux, de la Provence mistralienne, du cœur même de la Provence ! et grâce à ce mandat pouvoir parler enfin en plein parlement, à Paris, au nom de cette Provence…

Voilà donc que peu à peu ce rêve se précise à mes yeux ! Auprès de moi, les livres, qui sont toujours là sur une table à portée de main, pour y puiser un renseignement ou un conseil, les œuvres du
Maître qu’il faut toujours consulter. Je vais leur demander de dire une réponse.

  • J’ouvre  les Olivades , cet abrégé de la sagesse mistralienne, où le poète, après une longue vie de travail, a recueilli l’huile de l’expérience, qui entretient la flamme de la lampe poétique. « La page s’ouvre seule aux feuillets souvent lus », je lis : La maire Prouvenço qu’a batu l’aubado – la maire Prouvenço que tin lou chapeù l’a panca crebado la peù doù rampeù (la mère Provence qui a battu l’aubade, la mère Provence qui tient le chapeau, ne l’a pas encore crevé la peau du rappel.) Voilà certes qui est d’un bon augure et d’un excellent engagement !
  • J’ouvre Nerto , ce poème, où Mistral a évoqué la Provence des Papes d’Avignon et du Lion d’Arles…J’œuvre « Nerto » et je lis « Notre Provence a bien besoin d’une main douce pour hâter sa guérison….Notre Provence d’aujourd’hui comme d’alors et qui a besoin en effet de mains pieuses pour la relever de sa déchéance nationale !…
  • J’ouvre Calendal , le poème de l’héroïsme provençal, où souvent toutes les fanfares de la renaissance d’une race, le sublime appel d’un Roland populaire qui ne veut pas désespérer….Le livre s’ouvre aux pages où le père de Calendal déroule en beaux vers l’histoire de la Provence….
  • J’ouvre Mireille, Bible du Midi où le poète évoque le combat d’Ourias et de Vincent dans la Crau…Ourias qui a insulté Mireille, c’est-à-dire la Provence et Vincent qui la défend contre son insulteur….
  • Enfin j’ouvre les Iles d’Or, ce recueil de vers ou l’enthousiasme, l’indignation, l’amour et le mélancolie mélangent leurs attraits dans une même lumière, et je trouve sous mes doigts l’immortel sirventès de la comtesse q’il s’agit de délivrer, la Provence prisonnière de la politique centralisatrice…

Extraits du manuscrit sur le déroulement de sa campagne électorale :

Ne parlez plus de Mistral ! me disent des amis alarmés.

Mais alors pourquoi serai -je candidat et de quoi, si je dois mettre dans ma poche mon drapeau de poète et mon drapeau mistralien !….. »

Voici qu’enfin paraît –c’est le 1er mai- le décret qui ouvre la période électorale….Donc en route et sans retard ! Je n’ai qu’un mois pour donner une quarantaine de réunions électorales et continuer en même temps mes visites aux notabilités villageoises. Il est vrai que les deux exercices peuvent être menés de front, les réunions ayant lieu le soir et toutes les journées restent bonnes pour les visites… »

Il est d’une tactique tout indiquée de commencer par les centres où l’on est assuré de trouver des sympathies. Mon terrain électoral- c’est bien le cas de le dire- c’est avant tout la Provence Mistralienne. Je veux que ma première journée de réunions m’amène à Maillane et aux environs de Maillane. Je décide donc de donner le dimanche 3 avril une réunion à St Pierre de Mezoargues à 10 heures du matin, à Boulbon à 11heures, à St Etienne du Grès à 4h1/2, à Maillane à 6heures. Cette première journée sera bien remplie.

C’est pourquoi, le dimanche 3 avril, à 9h30 du matin, je pars de Tarascon, dans un taxi qui m’emporte vers St Pierre de Mazoargues . L’excellent M. Martel est à mes côtés, portant seul un ballot de tracts qu’il se charge de distribuer à l’entrée et à la sortie des réunions. La route de Tarascon à St Pierre de Mezoargues longe d’abord le Rhône et passe au village de Valabrègues.

Valabrègues ! voici le pays de Vincent, l’amoureux de Mireille. Je n’y donnerai pas de réunion parce que Valabrègues est dans le Gard. Oui, et cependant sur la rive gauche du Rhône ! Mais c’est que jadis
ce charmant village était sur la rive droite du fleuve, qui a changé de cours, et faisait ainsi partie du Languedoc. Etant du Languedoc, il fit partie du Gard à la Révolution, il y est resté…De sorte que ce matin ses habitants ne m’intéressent pas du tout et les seuls personnages de Valabrègues qui aient pour moi quelque réalité, c’est Vincent, le petit vannier, c’est son père, maître Ambroise, c’est sa sœur la blonde Vincenette, et, pour les évoquer, je récite à haute voix le début de Mirèio :

« De-long dou Rose, entre lou pibo E li sauseto de la ribo En un pauro oustaloun per l’aigo rousiga Un panieraire demouravo , Emé soun drole…. »

Tiens ! mais l’auto ralentit !…Est-ce que la route est encombrée ou empierrée ? Non pas ! Mais je vois dans le rétroviseur qui est suspendu devant lui, le visage du chauffeur qui se plisse et qui sourit d’aise ; Il ralentit pour mieux m’écouter ! On sent que c’est la première fois que cela lui arrive d’entendre un homme, qui va tenir une réunion électorale, dire des vers provençaux au lieu de parler cuisine électorale ! …C’est qu’aussi ce chauffeur n’est pas le premier venu : C’est « Laurent, lou luchaire » lutteur de Beaucaire, fameux dans tout le pays, et l’on voit à sa poitrine et à ses biceps que sa réputation n’a pas dû être usurpée.

Avec vous je suis tranquille ! lui dis-je, si l’on m’attaque, vous saurez toujours me défendre !

Mais aucun danger que l’on m’attaque ! Il n’y a que des braves gens par ici !, les premiers que j’aperçois sont les citoyens réunis à la mairie de St Pierre de Mazoargues où j’arrive comme dix heures sonnent.

Meziargues-Medios campos- milieu des champs – sans doute pour s’opposer aux rives changeantes du fleuve. Nous voici en terrain stable, devant une trentaine d’électeurs. C’est une toute petite commune, et bien plutôt un hameau qu’un village.. Ce premier entretien- galop d’essai – sera tout familier. Personne quand j’ai fini d’exposer mon affaire, ne soulève d’objection grave ni légère. Je puis en toute sécurité gagner Boulbon

La réunion n’y a pas été très bien annoncée par la presse, mais il y là un excellent « trompetaïre » qui s’en va tout droit à la sortie de la messe battre le rappel des électeurs. Ce sont eux qui me conviennent après tout puisque je dois faire figure de candidat clérical !

Par ailleurs j’ai aperçu au café pas mal de jeunes gens, qui boivent et rient et n’ont pas l’air de vouloir se déranger ; leur conviction est faite…La salle de la mairie se trouve pleine quand je prends la
parole. Là encore calme parfait et point de contradiction. J’ai beau jeu à parler de vieille Provence et de ses traditions dans ce pays conservateur, ou l’on fait encore le 1er juin, pour faire bénir le vin, la procession des bouteilles, la procession « di fiholo » vers la chapelle romane, qui est au dessus du village et au pied du vieux château ruiné.

A mon tour de tâter d’une bonne bouteille. J’y puise les forces nécessaires à la réunion de l’après midi qui m’amène à St Etienne du Grès, au Grès pour parler comme les gens du pays, qui suppriment volontiers St Etienne pour ne laisser subsister que le Grès, évocateur des coteaux pierreux où pousse une vigne qui donne un vin sec et léger.

St Etienne du Grès fait partie de la commune de Tarascon et souffre moralement de cette servitude ! On me conseille de promettre l’affranchissement municipal de cette sympathique agglomération, je n’y manquerai certes pas lorsque les concurrents ont fait déjà cette promesse. Donnons cette satisfaction à l’orgueil de St Etienne, qui ne veut pas subir le joug de Tarascon !

C’est qu’ils ont la tête chaude les gens du Grès ! D’abord ils aiment la danse, et semblent le dimanche beaucoup plus occupés de danser que d’écouter des orateurs politiques. Un bal champêtre, des jeux de boules
ont l’air de me faire une rude concurrence. Pourtant la salle de l’école est encore pleine. Mais voici que, mon discours terminé, un homme fort, à la voix puissante, demande la parole. C’est le citoyen Manse, conseiller municipal de Tarascon, qui a fait dix kilomètres pour me rencontrer en champs clos. Au fait il est chez lui, puisque St Etienne du Grès fait partie de la commune de Tarascon ! D’une voix de Tarasque il entonne l’éloge funèbre d’Aristide Briand, apôtre de la paix, que les modérés ont tué en lui refusant la présidence de la République.

Boufre ! On a bien raison dans les petits journaux socialistes d’appeler M. Manse le Danton de Tarascon ! Il en a la carrure, l’organe puissant, le masque brutal et l’audace ! De l’audace ! toujours de l’audace ! Briand a été, s’il faut l’en croire, victime non de ses cigarettes, ni de son âge, mais des gens qui l’ont étranglé à Versailles. Je n’ai que la ressource de répliquer : « Vous estimez bien peu le citoyen Briand, si vous croyez qu’il a pu mourir de cette déception ! voyons un homme comme lui !… »

Cette réplique, dont on ne peut savoir si elle est sérieuse ou ironique, calme les esprits et je puis me retirer, sans avoir été expulsé par le Danton de Tarascon, au milieu des applaudissements, que couvrent les cris de : « Et l’école laïque ? 

Et je suis maintenant tout à la joie de faire route vers Maillane où le peuple mistralien m’attend au café du Progrès.

C’est le Café des rouges, celui où se tiennent les réunions politiques, mais en mon honneur les blancs y viendront cette fois et j’aurai ainsi tout le monde sous la main. De fait la salle est archicomble quand j’y
pénètre, et j’y tombe dans les bras ouverts des Félibres de Maillane. Quelle joie de parler là, quel souvenir pour ma vie de Félibre, quel savoureux contraste avec mes souvenirs d’il y a trente ans, mes premières émotions de jeune poète, de pèlerin de Maillane.

Je commence naturellement par les rappeler et par saluer en particulier la mémoire de Mistral et le village de Maillane, cœur de la Provence mistralienne, et puis je parle français pour exposer mon programme électoral.

Au fait ce serait peut-être l’instant, au soir de cette première journée de réunion, de vous faire connaître les grandes lignes de ce discours électoral, que j’ai promené durant un mois, à travers quarante villages, avec quelques variantes selon les pays, mais qui dans ses grandes lignes est resté naturellement toujours le même ; et comme il serait fastidieux pour mes lecteurs de me suivre à travers quarante réunions, dont la plupart se sont déroulées sans incidents, je vais pour simplifier les choses, commenter ce discours entre les lignes et indiquer en même temps les objections qu’il a pu rencontrer çà et là, les restrictions auxquelles il a pu se heurter dans telle ou telle circonstance, les répliques qu’il m’a values. …

Comment conserverais-je quelque amertume ou quelque souvenir fâcheux d’une lutte électorale qui s’est déroulée dans cette arène merveilleuse où des Alpilles à la mer, et de la Durance au Rhône, s’éparpillent des villages aux toits roses et roussis de soleil, des mas solides encadrés de micocouliers et de cyprès.

Ici les troupes socialistes, radicales ou royalistes s’affrontent en des paysages si heureux et si nobles qu’elles participent elles aussi à cette noblesse, à cette harmonie.

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